Traduction et IA : le témoignage d’un professionnel interroge les formations en langues
Le traducteur anglais-français Karl Wilson a perdu 90 % de son chiffre d'affaires depuis l'essor de l'IA et les séquelles du Covid. Son témoignage, publié par La Dépêche du Midi, illustre une mutation professionnelle que les organismes de formation spécialisés en langues ne peuvent plus ignorer.

Karl Wilson est traducteur et interprète anglais-français depuis plus de quatorze ans. Établi à Prayssac, dans le Lot, ce professionnel de 60 ans a vu son chiffre d'affaires s'effondrer de 90 % sous la double pression des confinements et de l'essor de l'intelligence artificielle. « Les seuls clients qui me restent, ce sont les plus fidèles. Ils refusent d'avoir recours à l'IA », confie-t-il à La Dépêche du Midi. Certains de ses collègues, moins résistants, « ont préféré jeter l'éponge ».
Le Covid a été le premier détonateur. Les entreprises clientes ont alors réduit leurs dépenses externalisées — traduction, infographie, photographie — en confiant ces tâches à leurs stagiaires. Faute de retour sur la qualité des livrables, ces nouvelles habitudes ont perduré après la crise sanitaire. « Ils ne sont pas en mesure de juger si toutes les nuances de la langue ont été prises en compte », observe Wilson. L'IA a ensuite pris le relais, offrant une alternative gratuite et rapide dont les bénéficiaires ne maîtrisent pas toujours les limites.
Face à cette situation, Karl Wilson a opté pour la spécialisation. Il est aujourd'hui traducteur-interprète assermenté, ce qui lui permet d'intervenir pour la gendarmerie, les tribunaux et des particuliers anglophones ayant besoin de documents certifiés. « C'est ce qui me sauve la mise », dit-il. Cette reconversion partielle illustre un mouvement plus large : les professionnels des langues qui résistent sont ceux qui ont combiné la compétence linguistique avec un domaine d'expertise juridique, médical ou technique que l'IA ne peut pas certifier.
Son message aux jeunes est sans ambiguïté : « Je leur dis de ne pas se lancer dans ce métier. Ils doivent combiner la langue avec une autre matière comme le droit. La langue ne doit pas être leur objectif principal. » Cette recommandation s'adresse directement aux organismes de formation qui conçoivent des parcours en langues étrangères, en interprétation ou en traduction : la valeur ajoutée ne réside plus dans la seule maîtrise linguistique, mais dans l'expertise de domaine couplée à la compréhension critique des outils d'IA.
Pour les formateurs en langues, la leçon est double. D'une part, les contenus de formation doivent intégrer la post-édition de traductions automatiques — la correction et l'amélioration des sorties d'IA — ainsi que leurs limites et leurs risques. D'autre part, la spécialisation sectorielle doit être présentée non comme une option, mais comme une nécessité pour maintenir l'employabilité des apprenants.
Karl Wilson reste optimiste à long terme : « Je pense qu'il y aura un rejet de l'intelligence artificielle d'ici dix ans et que l'on finira par sacraliser tout ce qui est artistique. » Cette projection personnelle ne constitue pas une prévision de marché vérifiable, mais elle pointe vers un enjeu réel pour la formation : distinguer ce que l'IA peut automatiser de ce qui relève de la créativité, du jugement et de la responsabilité humaine.


