Maternelle : la joie ne protège pas les professionnels de l'usure
Trois enquêtes menées auprès de 181 professionnels de la petite enfance confirment leur attachement sincère aux enfants — et l'insuffisance de cet attachement face à des conditions de travail dégradées.

Pourquoi des professionnels qui aiment profondément leur métier envisagent-ils quand même de démissionner ? Une recherche publiée le 31 octobre 2026 sur The Conversation, conduite par Marie-Claire Lemarchand-Chauvin, maître de conférences à l'Université de Lorraine, apporte des éléments de réponse à partir de trois enquêtes menées en 2025 et 2026 auprès de 181 professionnels de la maternelle et de la petite enfance.
Les participants — 89 professeurs des écoles, 33 Atsem et 59 professionnels de l'animation, de la restauration scolaire, de l'accompagnement de bus et de la crèche — étaient invités à nommer leurs émotions chaque jour pendant deux semaines, puis à décrire les situations qui les avaient provoquées. Cette méthode, centrée sur le vécu quotidien plutôt que sur les représentations générales du métier, permet de saisir la texture réelle d'une journée de travail.
La joie est bien présente. Elle arrive en tête chez les enseignants (72 % des réponses), chez les Atsem (63,5 %) et chez les autres professionnels (55 %). Elle est liée aux enfants : voir un élève s'engager, progresser, rire, réussir un exercice. Mais les émotions à valence négative — colère, fatigue, culpabilité, tristesse, stress — restent prédominantes au quotidien. Une même personne peut vivre joie et épuisement à quelques heures d'intervalle.
Les déclencheurs négatifs pointent avant tout vers l'organisation, pas vers les enfants. Absences non remplacées, manque de personnel, locaux inadaptés, problèmes de communication, hiérarchie peu présente, incertitude professionnelle : ce sont les conditions d'exercice qui épuisent. Une enquête complémentaire publiée en 2023 constatait déjà que 62 % des Atsem interrogées déclaraient un effet négatif du travail sur leur santé physique ou psychologique, et que près d'une sur deux commençait sa journée épuisée.
Le soutien entre collègues joue un rôle réel : les épisodes négatifs sont partagés avec des pairs dans 68 % des cas, contre 54 % pour les épisodes positifs. Ce partage atténue l'isolement et aide à traverser la journée. Mais la solidarité ne supprime pas les causes structurelles. La chercheuse souligne qu'une réponse fondée uniquement sur la formation à la « gestion individuelle des émotions » serait insuffisante — voire injuste — si les situations elles-mêmes ne changent pas.
La conclusion est directe : améliorer les conditions de travail de ces professionnels — personnels en nombre suffisant, remplacements assurés, reconnaissance effective, temps pour travailler ensemble — est aussi une façon d'améliorer la qualité de l'accueil et des apprentissages des enfants. Pour les acteurs de la formation continue dans le secteur éducatif et la petite enfance, ces résultats invitent à prendre en compte non seulement les compétences individuelles, mais aussi les contraintes organisationnelles qui pèsent sur leur exercice quotidien.


